Il y a 40 ans je terminais mes études d’ingénieur dans le département énergétique de l’École Nationale Supérieure des Arts et Métiers.
À l’époque, quand le mot « sobriété » était employé, il était principalement question d’alcool. Pour mémoire, il y avait dans les années 80, douze mille morts sur les routes et l’ébriété étaient la première cause de tous ces accidents.
Aujourd’hui ce concept est associé à l’énergie, au numérique ou dans le mode de vie. En général, la sobriété implique une réduction volontaire de la consommation. On y ajoute parfois une utilisation plus responsable des ressources disponibles. Que peut-on lire sur ces sujets ?
Sobriété énergétique : Cela consiste à réduire sa consommation en adoptant des comportements plus économes et en utilisant des technologies plus efficaces. Par exemple, éteindre les appareils électriques lorsqu’ils ne sont pas utilisés, privilégier les transports en commun ou les modes de transport doux comme le vélo, et améliorer l’isolation des bâtiments pour réduire les besoins en chauffage et en climatisation.
Concrètement, on demande aux plus modestes d’avoir chez eux, de les pousser à économiser l’énergie puisque cela leur fera faire des économies. Nous sommes ici dans une écologie punitive.
Sobriété numérique : cela concernerait la réduction de l’empreinte écologique liée à l’utilisation des technologies de l’information et de la communication. Cela peut inclure des actions telles que limiter le temps passé sur les écrans, réduire la fréquence de remplacement des appareils électroniques, et privilégier les services en ligne qui ont une faible consommation énergétique. On peut difficilement être moins timoré !
Sobriété dans le mode de vie : Cela implique de faire des choix de consommation plus responsables et durables. Par exemple, acheter des produits locaux et de saison, réduire le gaspillage alimentaire, et privilégier les produits réutilisables plutôt que les produits jetables.
Si tout ceci part d’une intention louable, on a du mal à voir comment sortir des conseils de grand-mères.
La sobriété est souvent associée à une démarche de développement durable et de respect de l’environnement. Elle peut également contribuer à améliorer la qualité de vie en réduisant le stress lié à la surconsommation et en favorisant un mode de vie plus simple et plus équilibré.
L’illustration par l’exemple. Je décide de me raser un jour sur deux.
En prenant les caractéristiques de mon appareil personnel et de mes habitudes d’utilisation, un chiffre de 3 watts-heures est acceptable. En décidant de cette résolution sur 10 ans, j’aurais économisé 8,5 kWh dans une décennie et un peu plus de 1,60 €. Certes, si nous étions 30 millions, les chiffres apparaîtraient plus impressionnants, mais ce ne sont que des illusions de règles de trois. On ne décrète pas un comportement.
La sobriété collective est une rupture ou elle n’existe pas. Elle est régulée sous peine d’être cantonnée à un slogan politicien.
Mais qui veut vraiment être sobre ?
Toute entité qui produit vend un objet manufacturé ou un service ne souhaite aucune sobriété qui pourrait concerner son propre catalogue. Inutile de dire à quel point tous les budgets publicitaires de la planète ne sont pas des facilitateurs. En 2024, ce serait plus de 1.000 milliards de dollars consacrés à la réclame !
Mais quel état, quel gouvernement mène une politique en ce sens ? Aucun. Certes, pratiquement tous les pouvoirs conseillent (aux pauvres) d’économiser. Cette manière tend à culpabiliser les populations et, à terme, à leur faire détester ce qui est présenté comme des mesures écologiques, pire de bon sens !
La réalité est toute autre. Il faut de la croissance, un PIB qui monte au ciel. Pour lutter contre la sobriété, les dirigeants publics et privés ont inventé un mot repoussoir : la décroissance.
Soyons clairs et pragmatiques : toute personne qui décide de ne se raser qu’un jour sur deux contribue à la décroissance. Chaque watt-heure économisé est retranché du PIB national. Décidément, ce sont tous les barbus qu’il faudrait détester !
Et nous… les vraies gens ?
Quel loisir, quel plaisir sommes-nous prêts à abandonner ? De quel shopping allons-nous déroger ? Et nos excuses sont nombreuses. Parmi les plus fréquentes, il y a le « il faut bien profiter ! » Mais de quoi en fait ? Personne ne sait.
Un mot oublié : le gaspillage.
Oublié, pas tant que çà. À l’observation des articles, livres ou reportages sur le gaspillage, c’est le consommateur, le particulier, le citoyen qui est le coupable. Ce détournement de l’analyse de ce concept est très utile à ceux qui gaspillent vraiment. Et les questions s’enchaînent. Quid du tri des déchets par exemple ? Aujourd’hui n pas trier est une réprobation sociale. Pourtant un déchet jamais recyclé sort de nos tuyaux d’échappement. Mais comment convaincre Mme Michu de bien mettre ses bouteilles de verre dans une colonne d’apport volontaire quand les plus fortunés d’entre nous laissent échapper des tonnes de CO2 à l’arrière de leur jet privé ? Je pense que nous connaîtrons l’époque du refus du tri à la maison.
Le mot est oublié, car il n’existe pas de politique contre le gaspillage. Pourtant les solutions sont nombreuses… et peu coûteuses ! Interdire la publicité serait à coup sûr le plus efficace. Taxer ou interdire les véhicules électriques de plus d’une tonne, limiter la vitesse à 110 km/h sur les autoroutes. Ces mesures (non exhaustives) ne sont pas anecdotiques. Celle sur la conduite diminuée de 20 km/h réduirait la consommation énergétique de la France de 15TWH tous les ans, l’équivalent de la centrale de Golfech.
Mais depuis la sacro-sainte maxime de « ne pas emmerder les Français », on les emmerde au carré en leur provoquant des inondations, des fins de mois difficile, des épizooties plus nombreuses.
La réalité est que nous n’aimons pas trop « nous laisser emmerder ». Donc nous cautionnons quand des mesures de bon sens sont taxées « d’écologie punitive ».
Conclusion : la sobriété est une cause perdue ?
Personne n’interdira jamais la publicité. Dans le monde de 2025, aucun dirigeant ne va décréter la sobriété présentée comme une décroissance. La seule que nous pourrons connaître sera une récession locale ou mondiale. La pire des sobriétés est celle qui est subie. Elle frappe d’abord et presque exclusivement les plus pauvres. Reprenant les propos de J. Stiglitz, la liberté ne tient que dans la régulation. En édictant des règles, la fameuse sobriété heureuse trouverait sa place. Les temps bruns du moment sont ceux de l’ébriété carnassière et anthropophagique. « Un peuple qui élit des corrompus, des renégats, des imposteurs, des voleurs et des traîtres n’est pas victime ! Il est complice ». La phrase d’Orwell s’applique à notre folie consommatrice.
Alors, seule reste donc la volonté de se soustraire. Faute de décision politique, la sobriété renvoie à notre devoir d’être sensé dans ce monde. Il ne faut pas boire de soda parce que celui-ci serait plus taxé, parce que le recyclage du plastique est une arnaque, parce que les profits des marques qui les produisent filent dans des paradis fiscaux, parce qu’ils détruisent les emplois locaux, parce que c’est mauvais pour la santé. Tout ceci est vrai. Il ne faut pas en boire parce que vous n’en avez pas besoin et que nous sommes chacun citoyens du monde.
… Et puis la barbe de trois jours, c’est un certain style !


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