Les listes uniques et la démocratie.

À chaque approche des municipales, il est de bon ton de gloser sur la fin de l’engagement et le difficile recrutement des conseillers. Après le dépôt des listes en préfecture, patatras, les chiffres sont tombés : 904.000 en 2026 contre 902.000 il y a 6 ans. On a assisté à un engouement pour participer à la vie communale.

Ce genre de sujet relève d’un déclinisme permanent. Qui sait ? Peut-être que les fameux algorithmes des réseaux sociaux ont repéré là une mauvaise nouvelle potentielle qui est plus lue (ou aimée) que la bonne santé de cet élan citoyen.

Il est donc devenu urgent de détecter la mauvaise nouvelle dans la bonne. Dans 75% des communes, il n’y a qu’une liste. Les électeurs n’auraient plus le choix. Il n’y a plus de démocratie. CQFD.

Si vous recherchez le nombre de listes en 2020, vous ne trouverez pas cette information… car elle n’existait pas. Jusqu’à cette année, les communes de moins de 1.000 h n’étaient pas obligées de présenter une liste. Une personne seule pouvait donc candidater. Mais difficile de dire qu’il y a un déficit démocratique alors qu’il y avait 106 communes en France sans aucun candidat du tout contre 68 le 15 mars dernier.

Une disposition a néanmoins évolué : le mode de scrutin pour ces petites communes. Deux modalités en particulier ont grandement changé les organisations dans ces 25.000 communes (sur 35.000), soit 60% des mairies françaises.

D’une part, elles doivent être « entières ». Un candidat doit présenter (avec certes quelques exceptions) une liste qui correspond au nombre de sièges au conseil municipal. Auparavant, tout un chacun pouvait présenter une liste incomplète s’il voulait.

Et deuxième amendement, ces listes se devaient d’être paritaires. Là aussi, nous avons un concert de témoignages de maires qui soit ne trouvaient pas assez de femmes, soit d’autres qui étaient « obligés » de faire démissionner des anciens. Force est de constater que tout le monde y est arrivé ! Et qu’en regardant autour de moi, je me rends compte que ceux qui étaient le plus réticents à incorporer la gent féminine ont perdu dès le premier tour.

Enfin, le vote par liste entière retire à l’électeur rural la possibilité de pratiquer le « panachage ». Je me suis aperçu que pour beaucoup de monde ne savait pas ce que cela recouvre, surtout les urbains et plus encore les jeunes.

En résumé, tout citoyen pouvait rayer un ou plusieurs noms sur une liste, en choisir quelques-uns sur une liste et d’autres sur une autre, voire en rajouter. Il ne faut pas chercher de cohérence dans le choix ainsi laissé libre à l’électeur de composer une équipe qui ne s’est pas choisie initialement. Les maires appellent cela le « tir aux pigeons ».

J’ai toujours eu du mal à comprendre la part véritable de démocratie dans cette affaire. J’y vois en revanche une envie malsaine de défoulement ou les haines locales y sont exacerbées.

Mais d’autres chiffres interrogent : ceux de la participation.

Dans mon intercommunalité, il n’y avait qu’une seule liste dans 11 communes ; il y en avait 5 dans la ville centre. Or, plus de la moitié de celles avec un bulletin unique ont connu une participation supérieure. Où est la faiblesse démocratique ? Dans un éventuel manque de candidats ou dans une plus grande abstention ?

Au-delà des chiffres, je voudrais en venir sur la manière de constituer des équipes municipales et la répercussion sur l’absence de concurrence.

Un observateur de la vie publique en approche de ce scrutin n’ignore rien de ce qu’il se passe à Paris, Lyon, Marseille ou Toulouse. Le second tour concerne moins de 2 000 mairies (sur 35 000) et presque exclusivement les villes.

Et toutes celles-ci voient s’affronter des écuries marquées politiquement. Les grandes enseignes des partis nationale ne font pas l’impasse de se compter et de démontrer leur force en vue des prochaines présidentielles. Les accrochages et les propos tenus sont insensés.

Nos électeurs de communes inconnues observent avec une certaine sidération la différence entre cette avalanche d’invectives en tout genre et le calme local. Tout n’est pas blanc / noir. Il y a parfois de belles empoignades et des rancunes tenaces autour de la place de tel ou tel village.

Toutefois, la règle, pour celui qui veut créer une liste, est d’établir une forme de consensus. Il est très rare dans ce que l’on classe commune rurale (moins de 3.500 h) de trouver 10, 15, ou 20 candidats d’une même étiquette politique. IL serait d’ailleurs impossible d’avoir une liste constituée exclusivement de personnes encartées. Il n’y a aucun parti en mesure de proposer cela.

Alors, certes, le maire possède une coloration politique, plus ou moins avérée. Dans une équipe, on retrouve très souvent toutes les composantes de l’échiquier national. Et dans les conseils municipaux, comme dans les moments informels qui les suivent, s’il y a des discussions et des divergences politiques, elles se déroulent dans des ambiances tolérantes et pour tout dire bienveillantes. On sait que celui-là est l’écolo de la bande ou que celle-là vote plus à droite que le maire. Ces gens-là vivent ensemble et font société. Les gens préfèrent la paix à l’affrontement.

J’avoue que, depuis que je suis devenu membre de l’AMRF (Asso des maires ruraux de France) et que j’ai réalisé un film mettant en vedette douze de mes collègues, dont la plupart ont été réélus, on me reproche gentiment d’idéaliser la France rurale. Pour qui connaît ma commune, on fait plus campagnard !

Et je ne veux pas blâmer les candidats des grandes villes. Je tente seulement de comprendre ou de relever le fait que le système médiatique (surtout lorsqu’il est associé à des algorithmes) et l’implication partisane de formations vidées de leurs adhérents hystérisent une société qui n’en a pas besoin.

En conclusion, je ne vois pas de crise démocratique dans la nature et le nombre de nos listes. La conjugaison de partis politiques faibles, de notre goût pour une communication spectaculaire, de notre ignorance de l’état de droit et d’une numérisation incontrôlée de nos processus de savoir et d’information pose de sérieux défis.

Mais une telle expression est moins facile à vendre à la une !

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