Crise de l’engagement ?Vraiment ?

Cela fait plus de trois ans que l’on nous rebat les oreilles de la crise de l’engagement. Certaines communes n’auraient pas de postulants pour devenir maire. Depuis jeudi, on connaît tous les candidats pour le département du Tarn. Pour les amateurs de scoop, la déception est grande, pas une ne manque à l’appel. Il n’y aura pas un trou dans la carte.

Rentrons maintenant dans le détail des 314 scrutins qui se profilent le 15 mars.

Dans 233 (74,2%), il n’y aura qu’une liste ; dans 65, il y en aura 2 (20,7%) et donc 15 communes en verront 3 et plus. En gros, Les 3/4 des équipes du prochain mandat sont connues et 95% d’entre elles (au moins) seront élus au soir du premier tour. Ce sont toutes celles où il n’y aura qu’une ou deux listes. Le mode de scrutin avec sa quote-part proportionnelle donne un résultat définitif dans tous ces cas. 

Dix communes verront s’affronter 3 listes

Albi, Castres, Gaillac, Carmaux et Graulhet en auront plus.

À noter que je n’ai repéré 7 communes rurales (moins de 3.500 h)  sur les 296 du Tarn, qui en ont plus de 2, soit 2%.

Briatexte, Cordes, Couffouleux, Lacrouzette, Monestiés, Rocquecourbe et Saint-Amans Valtoret. (je n’ai pas compté Réalmont, qui est répertorié avec 3560 h sur Wikipédia au dernier recensement.).

Le traitement médiatique se focalise maintenant sur cette « particularité » des mairies qui n’ont qu’une seule liste. Ce serait l’actuelle preuve de ce défaut de l’engagement.

Certes, quelque chose a changé : le mode de scrutin pour les communes de moins de 1.000 h. Pour celles-ci deux nouveautés leur sont imposées : la parité et surtout un nombre minimum de candidats. Bien sûr l’attention s’est portée sur le premier point qui, au-delà des quelques râleurs misogynes, n’a gêné personne, puisque toutes les listes déposées sont conformes à ce point du règlement. 

Mais une autre disposition démontre non seulement l’absence de crise, mais plutôt un engouement pour l’engagement. 

Les candidats ont profité d’une règle méconnue : la possibilité de présenter des remplaçants. Je m’explique. Mon conseil est de 19 membres. Mon bulletin comporte 21 noms. Les deux derniers ne siégeront pas tant qu’une démission ou un décès ne vienne diminuer l’équipe initiale. Une analyse rapide des listes montre qu’un tiers d’entre elles ont intégré ces postulants supplémentaires. En clair, les têtes de liste ont trouvé plus que le minimum obligatoire. C’est la preuve que ce ne doit pas être si difficile de les dénicher.

Alors, certes, il peut apparaître surprenant que 95 % des conseils municipaux soient désignés le soir du premier tour. Il y aura moins de seconds tours que lors des précédents scrutins. Ceci n’a strictement rien à voir avec une question d’engagement. Dans les communes de moins de 1.000 h, 25.000 sur 35.000 en France, soit 60% d’entre elles, il était possible de « panacher » ou de « barrer ». Cela consistait à rayer des noms avec un stylo sur une ou plusieurs bulletins. Au premier tour étaient élus, un par un, ceux de chaque liste qui obtenait plus de 50% des votes exprimés. Cela conduisait à en organiser un second pour terminer de remplir le conseil avec parfois un seul nom manquant au premier tour. Dans le jargon, on appelait cela le « tir au pigeon ». J’entends que d’aucuns regrettent ce temps jadis. Pas sûr que ce fût le dispositif le plus pacifique de la République !

Après le 22 mars, nous ne devrions plus entendre aucun maire se plaindre de la condition de premier magistrat. Personne ne les a obligés. Et nous faisons cela par goût. Et comme manifestement, on ne manque pas de candidats, personne ne pourra dire que c’était faute de postulants !

Un pieux mensonge : ensemble.

Près d’une commune sur trois verra se présenter une liste où le mot « ensemble » figurera sur le bulletin.

Pour avoir été un temps un prosélyte de la démocratie participative, à quel point ce terme est un slogan bien ambitieux ! Il est très difficile de faire collaborer une partie de la population, alors « l’ensemble » est une illusion. L’affichage d’une concertation, la participation sont la plupart du temps le maquillage de simples procédures de communication.

Je sais à quel point le mot est sympathique. J’ai cherché ses antonymes et j’en ai dénombré plus de vingt, tous négatifs.

Je n’en veux pas trop à mes collègues tant l’exercice de trouver un titre pour une liste est peu explicite.

Alors, une fois élu, le mot « ensemble » devient un vrai problème. Souvent, il signifie : « Rassemblez-vous derrière mon panache blanc — ou ma couleur politique ! » Il est le témoin de la non-reconnaissance d’un droit à l’opposition. Si vous n’êtes pas « ensemble avec moi », c’est que vous êtes contre tout, contre la majorité, contre le peuple. Tocqueville avait bien vu cela dans sa seconde partie « de la démocratie en Amérique ». Il appelait cela : la tyrannie de la majorité.

Ensemble et consensus ne sont pas les mêmes mots. Et la démocratie n’est-elle pas une bonne gestion de nos dissensus ?

Alors y a-t-il un problème avec les élections ?

Certainement. Je m’en vais essayer de comprendre pourquoi, dans les petites communes, il n’y a pas 4 listes et plus au regard du paysage politique national. Celles-ci ne sont pas concernées par les obligations partisanes des plus grandes.

Ici, il est une question d’honneur pour un parti d’être présent, et pire, de se compter. Un regard superficiel conclurait que les électeurs ont le choix. Mais il s’agit d’un choix de trombinoscope ou de collections de logos de formations politiques « qui se doivent d’être correctement représentées ».  Les programmes ne sont que rarement lus, plus encore rarement comparés. La plupart d’entre eux ne souffrent d’aucune immodestie et détaillent plus d’une centaine de mesures.

Je me suis offert le luxe malicieux de regarder certains d’entre eux dans les « grandes » villes. Si les chiffres qui suivent ne valent pas une réalité statistique, puisqu’ils ne concernent qu’une vingtaine de professions de foi, je vous livre mon amusement des quantifications que j’ai pu en faire. 

Les verbes ou infinitifs qui reviennent le plus souvent sont « poursuivre », « développer » et « maintenir ». Ce n’est pas pour rien, car plus du tiers des propositions sont des dispositifs déjà en place. Pour les listes sortantes, la proportion peut doubler tant il n’y a rien de nouveau à proposer. À ce sujet, le faudrait-il ?

Près du quart des propositions ne relève pas de décisions communales. Proposer de changer une règle intercommunale présuppose que tous les collègues seront d’accord sans leur avoir seulement posé la question. C’est un travers des élus de grandes villes qui ne comprennent pas bien que d’autres ne voient pas le centre-ville comme eux. Les listes de droite et d’ultradroite se font même une spécialité de proposer des mesures qui ne dépendent ni de la commune, ni même de l’EPCI (Communauté de communes ou d’agglomération).

Inutile de dire que les programmes ne sont pas chiffrés, ou pour ceux qui le prétendent, ils ne sont pas publiés.

Pour se distinguer, les têtes de liste doivent donc mettre en exergue une particularité qui leur ressemble en faisant semblant d’être celle qui réclame la mesure le plus fort. Les télés poubelles font des tonnes sur l’insécurité, même dans les endroits où il n’y en a pas. Dans 90 % des cas, les candidats proposent de la vidéoprotection ou de la vidéosurveillance. Pour l’extrême droite, le but consiste à faire croire qu’eux en voudraient plus fort que les autres. Plus drôles encore, les caméras des concurrents verraient moins bien !

Ces programmes, souvent très peu travaillés, ressemblent à des pantalonnades. Et les électeurs – qui ne sont pas exempts de tout reproche – s’en remettent à l’image politique qui est attachée à la liste, même quand il n’y en a pas.

À ce stade de l’explication, il faut maintenant se méfier d’un « tous les mêmes, tous pourris ». Les candidats « étiquetés » sont le résultat d’affrontements nationaux qui n’intéressent pas beaucoup les citoyens, à plus forte raison dans une compétition locale. À l’intérieur d’un parti, les logiques d’appartenance à tel ou tel clan propre à la formation, tout un chacun déploie une stratégie interne en vue d’une prochaine échéance, d’une future investiture.

C’est pour cela qu’il y a match entre les supporters de Wauquiez ou de Retailleau chez les Républicains, idem au PS entre ceux de Faure et ceux de Mayer-Rossignol, ou encore entre Reconquête et le RN, celle entre LFI et le PS, celle  des innombrables composantes macronistes. Cette course délétère pousse à afficher des « preuves de pureté ». Chacun y va de son impeccable vertu, tout en s’accommodant de toutes les turpitudes pour trier dans sa propre liste.

Alors pourquoi est-ce différent dans les petites communes ?

S’il n’y a souvent qu’une seule liste dans les communes de moins de 5.000 h, c’est parce que tout le monde est obligé de se parler. Passée cette évidence, cela signifie que les gens qui se réunissent le font moins par affinité partisane que par relations personnelles.

Il n’est pas rare d’entendre un maire conservateur parler d’un de ses coéquipiers comme étant son écolo ou son mélenchoniste. Pareillement un autre plutôt classé à gauche saura vous dire qu’il a dans ses effectifs un chasseur pas très social ou un autre qu’il ne faut pas toujours écouter, car il pourrait vite devenir raciste. Je suis sûr que de tels propos sur un plateau télé national poseraient un problème. Mais la réalité est bien celle-là. Ces listes sont transpartisanes ou plutôt a-partisanes. La très grande majorité des citoyens qui seront en lices le 15 mars n’appartiennent à aucune formation.

Cela induit aussi pour les petites communes où plusieurs listes se présentent (deux le plus souvent), une fracture qui dure après les élections. La présence de deux postulants est souvent le fait de querelles locales ou de vieux antagonismes, certes peu politisés, mais parfois très virulents.

La ruralité n’est pas le règne de la quiétude et l’illusion perdue d’une France campagnarde et sympathique. Mais l’hystérie des élections des villes me paraît très éloignée d’une démarche rationnelle (mais la politique l’est-elle ?) et peu empreinte d’un minimum de travail.

Mon article porte sur la participation. Alors, une fois évoquées mes remarques qualitatives, venons-en maintenant aux chiffres, et comparons les 3 dernières municipales :

En 2014, 926.068 candidats pour 36.681 communes, soit 25,25 candidats par commune

En 2020, 902.465 candidats pour 34.968 communes, soit 25,81 candidats par commune

En 2026, 904.042 candidats pour 34.875 communes, soit 25,92 candidats par commune

En données brutes, il y a plus de postulants en 2026 qu’en 2020, alors qu’il y a une centaine de communes en moins. Le ministère de l’Intérieur repérait 106 communes sans candidats en 2020 contre seulement 68 cette année. La participation et l’engagement ne cessent de progresser depuis 12 ans. A bon entendeur décliniste, je vous dis bien le bonjour.

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